Nucléaire, défense, énergie : les secteurs redevenus prioritaires
Par La rédaction — Actu patrimoine · Publié le · Mis à jour le
Longtemps délaissés, ces secteurs sont revenus au premier plan pour une raison inhabituelle en Bourse : ce sont des décisions d'États qui les portent, pas une préférence d'investisseurs. Cela leur donne une visibilité rare, et une dépendance politique tout aussi rare.
En bref — Le retour en grâce du nucléaire, de la défense et des infrastructures énergétiques repose sur des engagements budgétaires publics étalés sur dix à vingt ans. C'est ce qui distingue ce mouvement d'un engouement de marché. Cette visibilité porte sur les commandes, jamais sur les marges : ces industries sont exposées aux retards, aux surcoûts et aux revirements politiques. Plusieurs valorisations ont déjà fortement progressé.
La plupart des thèmes d'investissement naissent d'une innovation, d'un changement d'usage ou d'une mode. Celui-ci a une origine différente : des gouvernements ont voté des budgets.
C'est une nuance importante, parce qu'un budget voté ne se comporte pas comme une anticipation de marché. Il ne s'évapore pas quand le sentiment se retourne. Il figure dans une loi, avec un calendrier et des montants.
Qu'est-ce qui a changé pour ces trois secteurs ?
Trois constats se sont imposés à peu près en même temps, et aucun n'est réversible à court terme.
La sécurité d'approvisionnement énergétique est redevenue une affaire d'État après les tensions de 2022. Ce qui relevait de l'optimisation économique — acheter l'énergie là où elle est la moins chère — est redevenu une question de souveraineté.
L'électrification de l'économie exige davantage de production pilotable, c'est-à-dire disponible à la demande et non dépendante du vent ou du soleil. Véhicules électriques, chauffage, industrie, centres de calcul : la courbe de consommation monte pendant que les capacités anciennes arrivent en fin de vie.
Les budgets de défense européens ont été relevés dans la plupart des pays, avec des engagements pluriannuels et non plus des ajustements annuels.
Ces trois évolutions ont un point commun : elles ne dépendent pas du cycle économique. Une récession ne suspend pas un programme de prolongation de réacteurs ni une loi de programmation militaire.
Une commande publique, ça se lit comment ?
C'est le cœur du sujet, et c'est là que beaucoup d'articles s'arrêtent trop tôt.
Il faut distinguer trois choses que le vocabulaire confond volontiers. Une annonce est une intention politique, sans effet comptable. Un engagement pluriannuel voté fixe une enveloppe et un calendrier, ce qui est déjà solide. Une commande ferme signée avec un industriel entre dans son carnet de commandes, et c'est seulement à ce stade que l'entreprise pourra la transformer en chiffre d'affaires.
Le carnet de commandes est justement l'indicateur à regarder dans ces industries. Il figure dans les publications trimestrielles, souvent exprimé en années de chiffre d'affaires. Un carnet représentant plusieurs années d'activité signifie que la société sait à peu près ce qu'elle produira jusqu'en fin de décennie — une situation exceptionnelle, que très peu de secteurs connaissent.
Deux réserves à garder en tête. Un carnet peut contenir des contrats signés à des conditions négociées il y a longtemps, donc à des prix devenus insuffisants. Et une commande publique peut être décalée sans être annulée : le chiffre d'affaires glisse d'un exercice à l'autre, ce que les marchés sanctionnent souvent sur le moment.
D'où vient la décision, et pour combien de temps ?
| Secteur | Origine de la dynamique | Horizon programmé | Ce qui peut la défaire |
|---|---|---|---|
| Nucléaire | Programmes de construction et de prolongation | 10 à 20 ans | Alternance politique, contentieux, retards de chantier |
| Défense | Lois et engagements budgétaires nationaux | 5 à 10 ans | Contraintes sur les finances publiques, détente géopolitique |
| Réseaux électriques | Raccordements et modernisation des réseaux | 10 à 20 ans | Autorisations, acceptabilité locale, coût du financement |
| Renouvelables | Objectifs climatiques et appels d'offres | Variable | Révision des tarifs de soutien, changement de majorité |
Cette colonne de droite est celle qu'il faut relire deux fois. Ce qu'un gouvernement décide, un autre peut le défaire — et c'est vrai dans les deux sens. La même dépendance politique qui donne aujourd'hui de la visibilité est le principal facteur de risque de demain.
Pourquoi la visibilité ne garantit-elle pas les marges ?
Savoir ce qu'on va produire n'est pas savoir ce qu'on va gagner. Ces industries cumulent plusieurs sources d'écart entre les deux.
Les chantiers longs sont exposés aux retards. Une centrale, une ligne à haute tension ou un programme d'armement se comptent en années, et chaque année supplémentaire consomme des ressources qui n'étaient pas budgétées.
Beaucoup de contrats sont conclus à prix ferme. L'industriel supporte alors la dérive des coûts de matières premières, d'énergie et de main-d'œuvre. Les pénalités de retard fonctionnent dans le même sens.
La main-d'œuvre qualifiée est devenue une contrainte réelle. Soudeurs, chaudronniers, ingénieurs nucléaires : ces compétences se reconstituent en années de formation, pas en trimestres de recrutement. Une entreprise peut avoir un carnet plein et ne pas pouvoir l'exécuter au rythme prévu.
Enfin, ces sociétés sont capitalistiques : elles investissent lourdement avant d'encaisser. Le coût du financement pèse donc directement sur leur rentabilité, ce qui les rend sensibles au niveau des taux comme peu d'autres secteurs.
La question éthique, et son effet très concret
La défense pose une question que chaque investisseur tranche pour lui-même, et sur laquelle personne n'a de leçon à donner.
Ce qui relève en revanche de l'information pratique, c'est son effet sur l'accès. De nombreux fonds appliquent des filtres d'exclusion qui écartent tout ou partie de ce secteur — parfois seulement l'armement controversé, parfois l'ensemble de la défense. Un épargnant qui pense s'exposer au thème via un fonds classé selon des critères extra-financiers peut découvrir que le secteur en est absent.
La vérification se fait dans la politique d'exclusion du fonds, généralement en une page. Le sens de l'exclusion importe moins que le fait de savoir ce que l'on détient réellement.
Comment s'y exposer, et à quelle dose ?
Trois voies existent, avec des contraintes différentes.
Les fonds sectoriels répartissent entre plusieurs acteurs d'un même domaine. Ils suppriment le risque d'accident isolé sur une entreprise, pas le risque du secteur lui-même — quand une décision politique change, tout le secteur bouge ensemble.
Les fonds d'infrastructure sont plus larges, couvrent réseaux, transport et énergie, et lissent davantage. Certains sont peu liquides, avec des conditions de sortie à lire avant d'entrer, un point commun avec d'autres placements tangibles.
Les actions en direct permettent de viser une entreprise précise, en acceptant que le sort d'un chantier ou d'un contrat pèse lourd sur le résultat.
Dans les trois cas, ces expositions se pensent comme un complément à un socle diversifié, jamais comme son remplacement. Beaucoup de ces sociétés sont européennes, ce qui les rapproche du sujet traité dans ces entreprises européennes qui rattrapent les géants américains, et de la question plus générale de la répartition entre grandes familles de placements.
Un dernier point, désagréable mais central : plusieurs de ces valeurs ont déjà fortement progressé depuis que le thème est devenu évident. Une bonne histoire achetée trop cher reste un mauvais investissement, et la solidité d'un carnet de commandes ne dit rien du prix auquel on l'achète. Investir en actions expose à une perte, y compris sur des sociétés dont l'activité paraît assurée.
Ce qu'il faut retenir
- Ces secteurs sont portés par des engagements budgétaires publics, pas par une mode de marché.
- Une annonce, un budget voté et une commande ferme sont trois choses différentes : seule la dernière entre dans les comptes.
- Le carnet de commandes donne de la visibilité sur l'activité, jamais sur la marge.
- Retards, prix fermes, main-d'œuvre rare et coût du financement pèsent sur la rentabilité.
- Les filtres d'exclusion de nombreux fonds écartent la défense : à vérifier avant d'acheter.
